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Réindustrialiser l’Europe avec l’intelligence artificielle

Daniel Errea
Responsable du domaine d’expertise Numérisation
Défense
Le nouveau cycle impulsé par Bruxelles élargit les priorités sans remettre en cause le rôle central de la R&D comme point de départ
Les points clés de cet article
Le Fonds européen de défense (FED) reste un instrument décisif pour les entreprises innovantes disposant déjà d’une proposition technologique solide et d’une capacité de coopération à l’échelle européenne. Même si l’attention politique s’est déplacée vers les capacités industrielles, l’approvisionnement et la disponibilité des moyens, la R&D collaborative demeure l’espace où se construit réellement le positionnement européen.

Responsable du domaine d’expertise Sécurité, espace et défense des Projets européens
Dans le contexte du nouveau cycle européen de défense, il convient d’éviter toute lecture hâtive. Le débat politique et institutionnel s’est déplacé vers les capacités industrielles, la sécurisation des approvisionnements et la disponibilité opérationnelle. Interpréter ce changement comme une perte d’importance de l’innovation serait pourtant une erreur. Bien au contraire : l’innovation reste le point de départ sur lequel s’articule l’ensemble du cycle.
Pour les entreprises qui disposent déjà d’une proposition technologique crédible et d’une capacité de coopération européenne, le Fonds européen de défense (European Defence Fund, EDF) demeure aujourd’hui le principal espace permettant de valider leur proposition, de construire des partenariats et de renforcer leur positionnement au sein de l’écosystème européen de défense. C’est le premier point qu’il faut souligner. Non pas parce que l’EDF serait le seul instrument pertinent, ni parce qu’il constituerait une porte d’entrée automatique pour n’importe quel acteur, mais parce qu’il reste le cadre à travers lequel l’Europe organise la coopération technologique, structure des priorités communes et transforme des besoins partagés en projets concrets de recherche et développement.
Alors que d’autres initiatives répondent à des étapes plus avancées du cycle, l’European Defence Fund conserve une fonction déterminante : identifier des capacités à fort potentiel, réunir les partenaires adéquats et accélérer leur maturation dans une logique européenne.
C’est précisément ce rôle qui explique sa valeur singulière. Toutes les organisations ne sont pas appelées à intervenir aux mêmes étapes du cycle, ni à accéder au secteur par les mêmes voies. Dans de nombreux cas, l’intégration dans l’écosystème de défense commence en amont, à travers des relations industrielles existantes, des collaborations technologiques, des programmes nationaux ou des chaînes d’approvisionnement déjà structurées. C’est précisément pour cette raison que l’EDF est stratégique : il ne remplace pas ces parcours, mais leur donne une dimension, une cohérence et une visibilité européennes.
Pour une PME technologique, une ETI industrielle ou un centre technologique, l’enjeu n’est généralement pas d’accéder directement à la phase finale, mais de construire une position crédible au sein de l’écosystème européen. À cet égard, l’European Defence Fund reste, dans une large mesure, le cadre décisif.
Il est important d’insister sur ce point, car l’intensité du débat actuel peut facilement conduire à confondre visibilité et centralité. Il est évident que la discussion européenne a intégré de nouveaux instruments, tels que les programmes EDIP et SAFE. Mais considérer cette évolution comme un recul de la R&D serait une erreur d’analyse.
Ce qui change, ce n’est pas l’importance de l’innovation, mais le niveau d’exigence concernant sa continuité. L’Europe ne semble pas demander moins de technologie, mais une technologie davantage prête à s’intégrer dans des chaînes de valeur, à progresser vers des phases de montée en échelle et à apporter de la cohérence à une stratégie commune.
Et c’est précisément là que l’EDF conserve tout son sens. Il ne finance pas uniquement des technologies, mais des trajectoires. Il permet de valider des solutions dans un environnement européen, de constituer des consortiums dotés d’une masse critique, d’élever le niveau de maturité technologique et d’inscrire les organisations dans des réseaux de coopération dépassant le cadre national. Pour de nombreuses entreprises, ce positionnement est aussi précieux que le financement lui-même.
Ce point est particulièrement important pour les structures qui ne proviennent pas du noyau historique du secteur, mais qui disposent néanmoins de capacités différenciantes. Le nouveau contexte européen ne réduit pas nécessairement l’espace disponible pour ces acteurs. Dans de nombreux cas, il l’élargit même, à condition qu’ils arrivent avec une proposition technologique claire, un positionnement crédible et une réelle volonté de coopération.
La défense européenne a aujourd’hui besoin d’une base technologique diversifiée, capable d’intégrer des expertises avancées dans des domaines tels que les capteurs, les logiciels, les communications sécurisées, les matériaux, les systèmes autonomes, la cybersécurité, l’énergie ou encore les solutions duales. Ce type de contribution n’entre généralement pas par la dernière étape du cycle, mais par le travail préalable de recherche, de validation et de coopération que l’EDF a précisément vocation à structurer.
Dans ce contexte, la question stratégique pour de nombreuses entreprises ne devrait pas être formulée en termes de substitution. Il ne s’agit pas de choisir entre l’EDF et la phase suivante du cycle, mais de comprendre ce programme comme l’étape nécessaire pour y accéder dans de meilleures conditions. La nuance est importante.
Les acteurs qui considèrent le fonds comme un simple calendrier d’appels à projets ont tendance à en sous-exploiter le potentiel. Ceux qui le perçoivent comme un outil de positionnement stratégique en maximisent véritablement la valeur.
Aujourd’hui, le principal risque n’est pas que l’EDF ait perdu de sa pertinence, mais qu’il soit éclipsé par l’intensité du débat qui l’entoure. Ce serait une conclusion erronée. Car pour de nombreuses entreprises innovantes, l’accès réel à l’écosystème européen de défense ne commence pas lorsqu’une capacité est déjà prête à être déployée, mais bien en amont : lorsqu’une technologie est validée, partagée et intégrée dans une logique européenne de coopération. Et cela reste, très clairement, le terrain propre de l’EDF.
Si l’Europe veut renforcer sa base technologique et assurer la continuité de ses priorités communes, la R&D collaborative restera une composante essentielle. Et si les entreprises souhaitent s’inscrire dans ce nouveau cycle avec crédibilité, ambition et perspective de long terme, elles auront tout intérêt à regarder non seulement où ce cycle se termine, mais surtout là où se construit et se valide réellement un positionnement européen durable. Aujourd’hui, cet espace porte toujours un nom clair : l’European Defence Fund.

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