Voir les avis d'experts

Politique urbaine

Vers un nouveau paradigme urbain européen

Politique urbaine européenne
Antonio Barrios

Antonio Barrios

Consultant en projets européens

Le Cities Forum 2025, tenu à Cracovie (Pologne) en juin dernier, a réaffirmé le rôle central que jouent les villes dans la transition écologique, la cohésion territoriale et l’innovation sociale en Europe. Cet événement a servi de plateforme pour mettre en relief les progrès accomplis ainsi que les défis persistants auxquels font face les politiques urbaines européennes. Si des initiatives prometteuses ont été annoncées, telles que le renforcement de l’European Urban Initiative (EUI) ou la création du Urban Seal of Excellence, la nécessité de corriger certaines lacunes afin de libérer le véritable potentiel transformateur des villes a également été mise en évidence.

Pour que les villes européennes prospèrent et montrent la voie vers un avenir plus durable et équitable, il est impératif de relever un certain nombre de défis structurels qui limitent leur autonomie et l’efficacité des politiques qui les concernent. Ces problématiques, de nature systémique, requièrent des réponses tout aussi structurées. La Commission européenne et ses États membres ont développé un éventail croissant d’instruments, mais leur efficacité dépend de leur intégration, de la capacité locale à les mettre en œuvre, et d’une gouvernance multiniveaux véritable.

Un financement accessible et flexible pour les villes

L’un des manquements les plus évidents dans le modèle de financement européen actuel est la difficulté qu’éprouvent nombre de villes, en particulier les villes moyennes et petites, à accéder aux fonds structurels. La bureaucratie, le manque de capacité technique et les seuils budgétaires excluent souvent des projets de haute qualité qui, malgré leur potentiel transformateur, ne parviennent pas à obtenir de financement.

Le Urban Seal of Excellence, proposé lors du Forum, constitue une tentative de remédier à cette inefficacité : un mécanisme qui reconnaisse formellement les projets urbains remarquables non financés, leur permettant de solliciter un soutien auprès d’autres programmes tels qu’Urbact, Interreg ou les instruments nationaux. De plus, la possibilité a été évoquée pour les villes de devenir des entités actives ou que 15 % du budget des fonds de cohésion soit consacré au développement urbain.

Dans ce contexte, il est essentiel que les villes connaissent et tirent parti des nouvelles opportunités de financement déjà lancées. Parmi elles, on note les appels à projets Investissement Strand 1 et 2a, ouverts jusqu’au 13 novembre 2025, qui soutiennent des projets interrégionaux de transition verte, numérique et de fabrication intelligente (niveau de maturité technologique, TRL, 6–9). Également à venir, l’appel Renforcement des capacités Strand 2b, prévu pour octobre, qui vise à renforcer les écosystèmes d’innovation dans les régions moins développées. Un autre appel intéressant pour les villes est le New European Bauhaus, visant à promouvoir des environnements communautaires intégrant durabilité, cohésion et design.

Dans le cadre du programme Horizon Europe, les Actions d’innovation pour la neutralité climatique et le développement de villes intelligentes sont également particulièrement remarquables. L’un des appels clés mobilise 12 millions d’euros pour des projets inscrits dans les missions de l’UE sur les Villes intelligentes, climatiquement neutres et le cancer. Une autre initiative consacre 41 millions d’euros supplémentaires à des propositions alignées spécifiquement sur la mission Villes intelligentes et climatiquement neutres. Ces deux appels se clôturent le 4 septembre.

On note aussi un appel visant à encourager la transformation vers des villes climatiquement neutres par le biais de la commande publique précommerciale, dont la date limite de dépôt est fixée au 20 janvier 2026.

Toutefois, aucune de ces opportunités ne pourra pleinement déployer son potentiel si les structures de gouvernance ne sont pas renforcées pour permettre aux villes de décider, coordonner et exécuter avec autonomie et vision stratégique.

Gouvernance urbaine faible et fragmentée

L’absence d’une structure solide de gouvernance urbaine multiniveaux reste un obstacle majeur. Les villes jouent un rôle stratégique, mais leur capacité d’influence sur la planification financière et législative européenne demeure limitée. Lors du Cities Forum, la perspective d’introduire un chapitre urbain obligatoire dans les Accords de partenariat des États membres a été évoquée, ainsi que la proposition de certains intervenants de réserver au moins 15 % du FEDER aux interventions urbaines. Cela permettrait d’ancrer la dimension urbaine au sein de l’architecture financière de l’UE, au lieu de la traiter comme un simple complément.

Cette approche doit s’accompagner d’une Agenda urbain européen véritablement transversal, qui ne soit pas qu’une compilation de partenariats thématiques, mais une feuille de route cohérente intégrant logement, mobilité durable, énergie propre et action climatique sous un même cadre opérationnel.

Territoires urbains à différentes vitesses

L’accès inégal aux ressources et à l’innovation est une autre tension sous-jacente. Alors que certaines villes parviennent à piloter des solutions avancées grâce à des réseaux européens et des financements directs, bien d’autres restent à la traîne. Des programmes tels que Urbact, DUT, Interreg, et les City‑to‑City Exchanges de l’EUI s’efforcent de combler cet écart via l’apprentissage entre pairs et la mise en réseau.

Cependant, leur impact reste limité en l’absence d’une véritable systématisation des connaissances et de leur mise à l’échelle opérationnelle. Le Portico Knowledge Hub, présenté comme plateforme centralisant outils, études de cas et formation, constitue un pas dans la bonne direction.

Urgence du logement

L’accès à un logement abordable et décent demeure l’une des crises structurelles les plus graves dans les villes européennes. La spéculation immobilière, la touristification et la pression démographique aggravent une situation déjà fragile pour des millions de citoyens. Lors du Forum, une plateforme paneuropéenne d’investissement pour un logement abordable et durable, promue par la Commission européenne et la Banque européenne d’investissement (BEI), a été présentée comme réponse structurelle.

Cette initiative peut compléter les efforts nationaux et locaux, mais elle met aussi en lumière un paradoxe : le logement est un droit fondamental reconnu par l’UE, mais il n’existe pas de politique urbaine commune contraignante garantissant ce droit. Il est urgent de passer des recommandations aux obligations, et de faire du logement un axe prioritaire dans le futur Agenda urbain européen.

Les villes face à l’urgence climatique

Les villes sont en première ligne du changement climatique, tant comme émettrices de CO₂ que comme victimes de ses impacts. La Mission Villes climatiquement neutres, lancée par l’UE, représente un engagement fort en faveur de l’action locale, mais il révèle également la préparation inégale des villes européennes. Certaines progressent rapidement, tandis que d’autres manquent de ressources techniques et financières.

Le défi est double : accélérer la transition sans creuser les inégalités territoriales, et faire en sorte que cette transformation soit juste, participative et systémique. Cela implique d’intégrer politiques de logement, mobilité et énergie sous un cadre commun, ce qui ne sera possible qu’avec des instruments favorisant une planification intégrée, non fragmentée.

Vers une intégration réelle des politiques urbaines sectorielles

L’une des limites les plus persistantes de l’action urbaine est son approche sectorielle et non coordonnée. Les politiques de mobilité, énergie, logement ou emploi sont souvent développées en silos, ce qui empêche des réponses efficaces aux problématiques complexes. Des instruments tels que l’EUI, Urbact ou les actions pilotes d’Interreg permettent déjà des approches intégrées, mais un changement culturel et politique plus profond reste nécessaire.

Une solution pourrait être d’exiger que tout projet financé par des fonds européens en milieu urbain intègre une évaluation d’impact transversale, encourageant ainsi la collaboration interservices et une vision systémique dès la conception. Par ailleurs, il est indispensable de simplifier les mécanismes de financement existants, car réduire la charge administrative est essentiel pour permettre aux villes d’accéder et de combiner les différents fonds disponibles.

L’avenir urbain de l’Europe dépend de sa capacité à surmonter la fragmentation et à embrasser une intégration structurelle. Les projets isolés et les bonnes intentions ne suffisent plus. Il est temps de consolider un véritable écosystème européen de transformation urbaine, où les villes ne sont pas seulement bénéficiaires, mais co-créatrices du modèle de développement européen à venir.

Notre expert(e)

Antonio Barrios
Antonio Barrios

Bureau de Séville

Consultant en projets européens