Voir les avis d'experts

Industrie numérique

Le véritable test des ambitions numériques de l’Europe

Les points clés de cet article

Le futur Paquet européen sur la souveraineté technologique marque un changement d’approche : il ne s’agit plus seulement de réguler les marchés numériques, mais de construire les infrastructures nécessaires pour rivaliser à l’échelle mondiale. Son succès ne dépendra pas uniquement de nouvelles dispositions législatives, mais de la capacité à aligner recherche, investissement, commande publique et demande industrielle afin de déployer à grande échelle des technologies stratégiques dans toute l’Europe.

Capacité industrielle. L’Europe doit transformer son excellence en matière de recherche en déploiement, en production et en passage à l’échelle.
Infrastructures ‘cloud’ et IA. Le texte proposé vise à renforcer l’accès à des capacités de calcul fiables, compétitives et de confiance.
Priorité aux semi-conducteurs. L’investissement public devrait cibler les domaines dans lesquels l’Europe dispose déjà d’atouts industriels et scientifiques.
Écosystèmes numériques ouverts. Les technologies open source ont besoin d’un soutien de long terme si elles doivent constituer l’un des socles de la souveraineté numérique.
Déploiement dans le secteur de l’énergie. Le secteur énergétique pourrait devenir le levier le plus efficace pour l’adoption à grande échelle de l’IA européenne.

Daniel Errea

Responsable du domaine d’expertise Numérisation

La Commission européenne prépare un nouveau Paquet sur la souveraineté technologique qui pourrait marquer un tournant dans sa politique industrielle numérique. Après une décennie au cours de laquelle l’UE s’est surtout imposée comme une superpuissance réglementaire, le prochain défi sera de démontrer qu’elle peut aussi devenir une puissance technologique capable de déployer et de produire des technologies. Structurée autour du Règlement sur le développement du cloud et de l’IA, du Chips Act 2.0, des Écosystèmes numériques ouverts européens et de la Feuille de route pour la numérisation et l’IA dans le secteur de l’énergie, cette nouvelle initiative traduit la préoccupation stratégique de l’Europe face à sa dépendance vis-à-vis de fournisseurs externes pour les infrastructures numériques critiques, les plateformes, les puces, les services cloud et les couches logicielles.

Du point de vue de la R&D, cette initiative est aussi nécessaire qu’attendue. Mais son succès dépendra moins de l’ambition politique affichée que de sa mise en œuvre : la capacité de l’Europe à aligner réglementation, commande publique, infrastructures, capital-risque, demande industrielle et déploiement transfrontalier dans une même chaîne d’innovation cohérente.

Quatre piliers stratégiques

Règlement sur le développement du ‘cloud’ et de l’IA

Le Règlement sur le développement du cloud et de l’IA devrait répondre au retard européen en matière d’infrastructures dans ces domaines. La consultation menée par la Commission européenne en 2025 s’est concentrée sur les capacités cloud et edge, l’augmentation du volume de données et la hausse de la demande en services d’IA nécessitant de fortes capacités de calcul.

L’enjeu est stratégique. L’Europe ne peut pas prétendre jouer un rôle de premier plan dans l’IA sans accès à des capacités de calcul compétitives, sûres et évolutives. Administrations publiques, infrastructures de recherche, PME, développeurs d’IA industrielle et opérateurs énergétiques ont tous besoin de capacités cloud fiables, interopérables et abordables.

Il existe toutefois un risque : que ce règlement devienne un cadre supplémentaire de conformité, plutôt qu’un véritable instrument de création de marché. Bruxelles a déjà avancé sur la voie de la souveraineté cloud grâce à la commande publique stratégique, notamment avec un appel d’offres de 180 millions d’euros et un cadre destiné à guider les acheteurs publics et à soutenir le marché cloud de l’UE.

C’est un signal positif. Mais l’Europe doit éviter le sovereignty washing : des services présentés comme européens alors que le contrôle, la gouvernance, l’exposition juridique ou les dépendances critiques restent entre des mains extérieures. Cette inquiétude a déjà été exprimée par des représentants du secteur cloud en amont de l’adoption du règlement.

Chips Act 2.0

Le premier règlement européen sur les semi-conducteurs visait à renforcer l’écosystème européen des semi-conducteurs et à soutenir l’objectif de la Décennie numérique consistant à atteindre 20 % de part du marché mondial dans ce domaine. Bruxelles indique que jusqu’à 3,3 milliards d’euros issus d’Horizon Europe et de Digital Europe soutiennent l’initiative, dans le cadre plus large d’un investissement impulsé par les politiques publiques, qui dépasse 43 milliards d’euros d’ici 2030.

Le Chips Act 2.0 devrait s’appuyer sur cette base. L’Europe ne devrait pas chercher à reproduire tous les segments de la chaîne de valeur mondiale des semi-conducteurs. Les financements publics devraient se concentrer là où l’Europe dispose d’une demande industrielle, d’une profondeur scientifique et d’un levier stratégique : puces pour l’automobile, électronique de puissance, capteurs, photonique, composants liés au quantique, packaging avancé, puces d’IA en périphérie de réseau, calcul à haute efficacité énergétique et semi-conducteurs de qualité industrielle.

Écosystèmes numériques ouverts européens

Le pilier consacré aux Écosystèmes numériques ouverts est potentiellement l’un des plus importants, mais aussi l’un de ceux qui risquent le plus facilement d’être sous-financés.

L’open source est souvent considéré comme un actif communautaire, et non comme une infrastructure industrielle. C’est une erreur. L’IA, la cybersécurité, le cloud, les espaces de données, les réseaux électriques intelligents et les services publics numériques européens reposent tous sur des composants logiciels ouverts. Si ces composants ne sont pas maintenus, sécurisés et gouvernés correctement, la souveraineté numérique européenne restera fragile.

Le paquet devrait inclure une stratégie open source dans le cadre des écosystèmes numériques ouverts européens. Pour la politique de R&D et d’innovation, cela devrait signifier aller au-delà du financement de projets à court terme. L’Europe a besoin de mécanismes permettant de financer les mainteneurs, les dépôts partagés, les audits de cybersécurité, les architectures de référence, les standards ouverts et l’adoption de solutions open source par le secteur public.

Numérisation et IA dans le secteur de l’énergie

Le secteur énergétique est celui où l’agenda de souveraineté technologique devient le plus concret. Bruxelles a lancé des consultations en vue d’une Feuille de route stratégique sur la numérisation et l’IA dans le secteur de l’énergie, dont la publication est prévue en 2026.

Cette feuille de route devrait relier les infrastructures numériques à la transition énergétique : réseaux intelligents, marchés de la flexibilité, effacement de la demande, jumeaux numériques, maintenance prédictive, gestion des réseaux fondée sur l’IA, communautés énergétiques, optimisation du stockage et cybersécurité.

Les principaux obstacles sont bien connus : accès fragmenté aux données, manque d’interopérabilité, préoccupations en matière de cybersécurité, coûts d’investissement initiaux élevés et incertitude réglementaire. Les réponses sectorielles à la consultation ont souligné la nécessité de disposer de données énergétiques de qualité, de cadres communs pour les données et d’une meilleure interopérabilité.

Ce pilier pourrait devenir le canal de déploiement le plus efficace pour l’IA européenne. L’énergie est un secteur régulé, fortement dépendant des infrastructures, doté d’objectifs d’intérêt public solides et confronté à d’importants besoins d’investissement. Il se prête donc particulièrement bien aux financements de R&D orientés mission, aux bacs à sable réglementaires et aux projets de démonstration public-privé.

De la politique à la production

Le paquet sur la souveraineté technologique pourrait constituer une étape décisive dans le passage de l’Europe d’une logique de régulation numérique à une véritable capacité industrielle numérique. Il cible, à juste titre, les couches fondamentales de la compétitivité : cloud, capacités de calcul pour l’IA, puces, écosystèmes numériques ouverts et numérisation du secteur énergétique.

Mais ce paquet ne réussira que s’il est conçu comme une stratégie de déploiement de l’innovation, et non comme une simple addition de nouveaux dossiers politiques. L’Europe dispose déjà d’une excellence scientifique, de champions industriels et d’une capacité de financement public. Ce qui lui manque, c’est une voie plus rapide et mieux intégrée pour passer de la R&D aux infrastructures, à la commande publique, au passage à l’échelle et à la compétitivité mondiale.

Notre expert(e)

Daniel Errea

Bureau de Pampelune

Responsable du domaine d’expertise Numérisation